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  • Thomas Lesourd

Les points sur les I

Samedi dernier, c'était la cérémonie de clôture des Rencontres du Film Court de Madagascar. L'occasion pour moi de prendre une fois de plus la parole sur la scène de l'Institut Français pour y parler du partenariat d'Off-Courts et des RFC et d'annoncer la venue du vainqueur du prix du public en Normandie en septembre prochain (résultat des votes en Juin). Fêter en cette soirée nos 10 ans de partenariat furent pour moi l'occasion d'un discours très remarqué. A la fois un bilan de notre travail ici, et réponse "officielle" aux quelques petites remarques énervantes qui ponctuent chacun de mes voyages ici. En voici la copie.



"Il y a un an, avec une poignée de réalisateurs invités des Rencontres du Film Court, mais aussi avec des artistes malgaches (Mia, Khafez, Kopetha et moi-même), nous décidions d'ignorer les prudents conseils de nos amis et de sortir, armés de nos appareils photos pour couvrir les tragiques manifestations du 21 avril 2018.



Nous avions parfaitement conscience de la situation de danger dans laquelle nous nous mettions, mais en tant que Conteurs d'histoires professionnels, passer à côté d'un bout d'histoire qui s'écrivait à quelques mètres nous semblait impossible.


Pour le petit Vasaha que je suis, équipé de matériel audiovisuel dont le prix représentait l'équivalent de 2 ans du salaire moyen d'un Malgache, la consigne était simple : rester derrière la police, en toute circonstance. Me mêler aux manifestants signifierait, bien sûr, m'exposer aux pickpockets ou à un simple accès de rage populaire.

Triste mais logique quand l'histoire a fait de ma couleur de peau le symbole de l'oppression, du trafic d'influences, des castes supérieures, du tourisme sexuel et du génocide culturel.


Après deux heures et demie d'affrontements classiques pour un français habitué aux manifestations violentes, la situation explose. Les tirs de Kalashnikof créent la panique, je perds de vue mon groupe d'amis, et, fuyant les tirs, je me retrouve en "zone interdite".

Je suis maintenant du côté manifestants. Au milieu du peuple.


Je pourrais vous dire que j'ai été surpris de ce qui s'est passé ensuite, mais non. Bien au contraire, les minutes suivantes n'ont été que la confirmation d'une chose en laquelle je crois depuis toujours. Oui, bien sûr, la plupart des Malgaches qui croisèrent mon chemin foncèrent vers le Vasaha à la caméra. Mais ce n'était pas pour me voler, ni me dépouiller. C'était pour témoigner.

"Ramène ces images dans ton pays", "merci d'être là", "raconte notre histoire". "Raconte notre histoire". "Raconte notre histoire".


C'est effectivement ce en quoi je crois depuis aussi loin que ma mémoire puisse remonter. Si nous nous rappelons du mode de vie de quelques hommes préhistoriques, c'est grâce aux quelques-uns d'entre eux qui racontèrent leur vie à l'aide de quelques pigments étalés sur un mur. Ecrire, dessiner, sculpter, slammer, programmer des jeux vidéos, faire des films ...


Peu importe nos origines, nos classes sociales, nos moyens techniques, raconter nos histoires pour nos voisins, pour nos frères, pour nos enfants est une de ces choses qui fait la spécificité des êtres humains. Un de nos points communs universels, bien compris de la plupart des dirigeants, raison pour laquelle est né cet adage bien connu : les vainqueurs écrivent l'histoire. Terrible, mais réel constat.

Madagascar, et l'Afrique noire en général sont considérés comme les perdants du XXe siècle et de ce début de XXIe. Et comme tous les perdants, ce sont les vainqueurs qui ont raconté pendant des décennies votre histoire à votre place.


Quand je suis arrivé ici pour la première fois en 2010, une des premières choses que j'ai appris fut l'absence de salles de cinéma dans la ville depuis plus de 30 ans. Un des moyens les plus populaires, les plus collectifs et les plus proches de la captation du réel et de raconter des histoires était mort, et un seul évènement tentait depuis quatre ans de le ressusciter. Les Rencontres du Film Court. Dix ans plus tard, les résultats sont là.



Une génération de cinéastes est née, montrant, à travers cet évènement, les histoires du pays aux représentants des plus grands festivals étrangers. Et les lauréats de parcourir le monde avec leurs films pour raconter leur pays à Clermont Ferrand, Marakesh, Trouville, Berlin, en Chine ... J'en passe.



Dans un geste de réconciliation plus que symbolique, l'Institut Français et Laza portent à bout de bras depuis 14 ans et à travers les plus grandes tempêtes, la voix des créateurs du pays et rappellent au monde entier la vivacité exceptionnelle de cette île si particulière.


Organiser ici avec eux depuis ces 10 ans un laboratoire de création participatif, basé sur l'entraide entre ceux qui forment la future génération de cinéastes est une des actions qui m'ont rendu le plus fier. Passer le message que peu importe les problèmes d'egos, de politique, de financements, le plus important pour l'instant est de raconter vos histoires.


Et à l'heure où les canaux de diffusion mondiaux sont trustés par de grandes chaines étrangères (Amazon, Netflix, les studios américains, les chaines françaises), qui portent leurs vérités et mensonges au monde, raconter vos vérités et vos mensonges est un des actes politiques les plus puissants qu'il vous reste.

Personne ne vous écoute ? Faites un film. Vous ne pouvez pas financer un film ? Faites un kino. Vous n'avez pas pu participer au kino ? Réunissez-vous plus tard. Vous n'avez pas d'acteurs ? Faite une animation. Vous ne savez pas dessiner ? Faites un slam devant votre webcam.

Les RFC sont plus que jamais les portes paroles d'un pays entier vers l'extérieur, et un point de rassemblement exceptionnel entre les conteurs de l'île. La réalité des vainqueurs écrivant l'histoire n'est finalement qu'une simplification d'un fait indéniable : c'est en racontant ses histoires qu'on peut vaincre l'adversité, exister aux yeux des siens, exister aux yeux des autres, et crier haut et fort qui nous sommes. Merci donc, encore une fois aux RFC de faire rayonner ce qui est devenu mon pays de cœur, de porter la voix de ceux qui sont devenus mes frères et d'écrire à travers cet évènement l'histoire des conteurs d'histoire du plus beau pays du monde.

Merci."

PS: Je mettrai en ligne le film que nous avons réalisés l'année dernière sur cette manifestation très très bientôt sur ce site. Stay tuned !